Au large d'Ouessant, dans le Pas-de-Calais, à l'entrée de Gibraltar ou dans les Bouches de Bonifacio, le trafic maritime est si dense que les navires de commerce ne circulent pas n'importe comment : ils suivent des autoroutes de la mer appelées dispositifs de séparation du trafic, ou DST. Pour le plaisancier, comprendre ces dispositifs n'est pas un détail théorique. Croiser un rail de navigation sans en connaître les règles, c'est s'exposer à se retrouver face à un porte-conteneurs de 300 mètres lancé à 20 nœuds, qui mettra plusieurs milles à infléchir sa route — quand il en a la possibilité.
Bonne nouvelle : les règles sont simples, claires, et inscrites noir sur blanc dans le RIPAM. Encore faut-il les connaître et savoir les appliquer en pratique. Voici tout ce qu'un plaisancier doit maîtriser avant d'approcher un DST.
Qu'est-ce qu'un dispositif de séparation du trafic ?
Un DST est un schéma de circulation maritime établi par l'Organisation Maritime Internationale (OMI) dans les zones où la densité de trafic, la géographie ou les dangers nautiques rendent la navigation particulièrement risquée. Son objectif est d'organiser les flux de navires en sens opposés, comme les voies d'une autoroute, pour réduire le risque d'abordage frontal.
Les composantes d'un DST
Un dispositif de séparation du trafic se compose de plusieurs éléments que l'on retrouve clairement représentés sur les cartes marines :
- Les voies de circulation — Des couloirs dans lesquels les navires circulent tous dans le même sens, indiqué par de grandes flèches violettes sur la carte.
- La zone de séparation — Une bande centrale (souvent teintée) qui sépare les deux voies de sens opposé. Les navires ne doivent pas y naviguer, sauf cas exceptionnel (urgence, traversée).
- Les zones de navigation côtière (ZNC) — Situées entre le DST et la côte, elles sont réservées au trafic local et aux petits navires qui n'ont pas besoin d'emprunter le rail.
- Les zones de précaution — Aux extrémités ou aux croisements de plusieurs DST, où la vigilance doit être maximale.
Où trouve-t-on des DST en France et en Méditerranée ?
Plusieurs DST jalonnent les routes maritimes fréquentées par les plaisanciers français : le rail d'Ouessant (l'un des plus chargés du monde), le DST du Pas-de-Calais, celui des Casquets au large de la Manche, le DST du cap Corse, des Bouches de Bonifacio, ou encore celui du détroit de Gibraltar. Tous sont représentés sur les cartes marines officielles et les cartes électroniques.
La carte de navigation YachtMate affiche les dispositifs de séparation du trafic avec leurs voies et leur sens de circulation. Vous visualisez votre position par rapport au rail et pouvez préparer votre traversée à l'avance, en choisissant le bon cap et le bon moment pour franchir le DST.
La règle 10 du RIPAM : le cœur du sujet
Toutes les obligations relatives aux DST sont regroupées dans la règle 10 du RIPAM. C'est LA règle à connaître. Elle distingue deux situations : naviguer dans une voie du DST, et traverser le dispositif.
Si vous empruntez une voie de circulation
Un navire qui utilise une voie du DST doit :
- Suivre le sens général de circulation de la voie (jamais à contresens).
- Se maintenir autant que possible à l'écart de la ligne ou de la zone de séparation.
- Rejoindre ou quitter la voie de préférence par ses extrémités. Si l'on entre ou sort par le côté, le faire sous un angle aussi faible que possible par rapport au sens du trafic.
Si vous traversez le dispositif
C'est le cas le plus fréquent pour un plaisancier : on ne suit pas le rail, on veut simplement passer de l'autre côté. La règle est sans ambiguïté : un navire qui traverse un DST doit le faire en suivant un cap perpendiculaire (à angle droit) à la direction générale du trafic, dans toute la mesure du possible.
Pourquoi perpendiculaire ? Parce que c'est la trajectoire qui réduit au minimum le temps passé dans le rail, qui rend vos intentions immédiatement lisibles pour les autres navires, et qui présente votre flanc — donc votre silhouette la plus visible — aux navires qui circulent dans la voie.
Attention à une erreur classique : c'est bien le cap du bateau qui doit être perpendiculaire, et non la route fond. En présence de courant, votre route réelle sera différente de votre cap. Vous devez garder le nez du bateau à 90° du trafic, même si le courant vous fait dériver en diagonale — c'est ce que les navires voisins comprennent le mieux.
Le plaisancier face aux grands navires
La règle 10 contient une disposition essentielle pour les bateaux de plaisance. Un navire de longueur inférieure à 20 mètres ou un voilier ne doit pas gêner le passage d'un navire à propulsion mécanique qui suit une voie de circulation.
Concrètement, cela signifie que même si vous êtes à la voile — et donc, en temps normal, prioritaire sur un navire à moteur selon la hiérarchie du RIPAM — cette priorité ne s'applique pas dans un DST. Le cargo qui suit son rail garde la « priorité » de fait, car il ne peut pas s'écarter facilement. À vous d'anticiper et de vous effacer.
« Ne pas gêner » a un sens précis en droit maritime : vous devez manœuvrer suffisamment tôt pour que le grand navire n'ait jamais à modifier sa route ou sa vitesse à cause de vous. Si le cargo doit ralentir ou venir à la barre, c'est que vous avez gêné son passage.
Grâce à l'affichage AIS de YachtMate, vous voyez en temps réel les navires qui circulent dans le rail, avec leur cap, leur vitesse et leur point de rapprochement le plus proche (CPA). Vous pouvez ainsi choisir un créneau de traversée dégagé et franchir le DST entre deux navires, en toute sérénité.
Les bons réflexes avant et pendant la traversée
Avant d'approcher le rail
- Identifiez le DST sur votre carte et repérez le sens de chaque voie ainsi que la zone de séparation.
- Calculez votre cap de traversée perpendiculaire en tenant compte du courant pour anticiper votre dérive.
- Observez le trafic à l'AIS et à l'œil : combien de navires, à quelle vitesse, dans quel sens.
- Choisissez votre moment : il vaut mieux attendre quelques minutes qu'un créneau se dégage plutôt que de s'engager entre deux navires rapprochés.
Pendant la traversée
- Maintenez un cap stable et perpendiculaire pour rendre vos intentions claires.
- Traversez à votre meilleure vitesse raisonnable : moins vous restez dans le rail, mieux c'est.
- Ne coupez jamais la route devant l'étrave d'un grand navire en pensant « passer juste devant ». Les distances et les vitesses sont trompeuses.
- Gardez une veille permanente et n'hésitez pas à utiliser la VHF (canal 16, puis canal de travail) pour signaler vos intentions en cas de doute.
Zones de navigation côtière : la bonne alternative
Si votre route longe la côte et qu'un DST se trouve sur votre chemin, la meilleure solution est souvent de ne pas entrer dans le rail du tout. Les zones de navigation côtière (ZNC), situées entre le DST et la terre, sont précisément destinées au trafic local et aux navires de moins de 20 mètres.
En empruntant la ZNC, vous restez à l'écart des grands navires de commerce et vous naviguez dans un espace conçu pour vous. La règle 10 précise d'ailleurs que les petits navires et voiliers devraient utiliser les zones de navigation côtière plutôt que les voies du DST lorsque c'est possible et cohérent avec leur route.
Les erreurs fréquentes à éviter
- Naviguer à contresens dans une voie pour « gagner du temps » : c'est interdit et extrêmement dangereux.
- Traverser en diagonale pour raccourcir : la route oblique allonge le temps passé dans le rail et brouille vos intentions.
- Confondre cap et route fond en présence de courant : c'est le cap du bateau qui doit être à 90°.
- Croire que la priorité voile s'applique dans un DST : elle est suspendue par la règle 10.
- Mouiller ou pêcher dans une zone de séparation ou dans une voie : c'est proscrit sauf urgence.
Maîtriser les DST, c'est avant tout adopter une posture d'humilité face au trafic commercial. Un grand navire ne peut ni s'arrêter rapidement, ni manœuvrer comme un voilier. En traversant les rails proprement — perpendiculaire, rapide, anticipé — vous protégez votre équipage tout en respectant un cadre réglementaire conçu pour la sécurité de tous.
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